Conclusion : l'intervention philosophique?





La philosophie peut commencer à tout instant, en tout lieu

Le philosophe n'entend pas se laisser circonscrire et entreprend de philosopher. La première activité du philosophe consistera à travailler les oppositions, les espacements, les hiérarchies qui organisent la philosophie. C'est ce à quoi se forme l'étudiant en philosophie.

Nous soutenons l'idée que l'activité du "philosopher", passé le temps de l'apprentissage, peut se déployer en tous lieux, en tous moments, en toutes occasions. Cela rend possible des interventions travaillant les frontières entre science, l'art, les disciplines ou les métiers pratiques.

Loin de faire mine de trouver, dans ce qui existe déjà, les preuves ou les plaques sensibles utilisés, le philosophe en assume la construction en les présentant pour ce qu'elles sont : des opérateurs déclenchant l'intervention philosophique. En construisant ces opérateurs, le philosophe convoque, provoque, déplie, agence, divise, troue, multiplie, dissémine simultanément plusieurs champs pratiques

Le séminaire exposé ci-après se veut pratique. Il veut montrer une réponse à la question : comment exercer la philosophie aujourd'hui ? Son enjeu est de montrer qu'au delà les diversités des philosophes, il y a une démarche commune à ce que l'on appelle la philosophie.

Une fois que la philosophie est bien identifiée dans sa démarche, il est possible de dégager un espace pratique favorisant cette démarche.

Pour être bref, soyons excessif : la philosophie est maintenant avant tout l'affaire d'enseignants qui apprennent à des élèves comment lire les textes consacrés comme philosophiques. Ainsi, on ne peut rien avancer comme proposition philosophique dans un domaine donné si l'on a pas fait référence au philosophe qui clarifié les concepts du domaine. Par exemple, il est impossible de ne pas rencontrer KANT et sa définition du principe moral lorsque l'on lit un livre sur l'éthique.

La philosophie : transformer "le présumé coupable" en "présumé innocent"

Il est intéressant de comparer la situation de la SNCF à la situation du "présumé coupable" dans un procès. Ce "présumé coupable" va devenir un "présumé innocent". En quoi peut-on établir une analogie avec l'espace juridique du procès. L'espace du procès suspend les preuves qui ont été accumulées en débutant le procès par la présomption d'innocence. L'enjeu du procès est de fonder ces preuves en les articulant par rapport à l'accusé, à son emploi du temps, sa biographie, ses mobiles.

Il y a mise en place de deux incertitudes symétriques. D'une part les preuves du délit sont considérées comme n'étant pas complètement des preuves. De preuves possibles, elles prennent le statut de "faits". D'autre part, la personne, étant mise en position d'"accusé", est considérée comme susceptible de se voir reprocher le délit. Elle perd, par là même, son identité apparente, devenant "reprochable".

La différence d'un procès avec la démarche philosophie est que, dans un procès, les preuves sont considérées comme extrinsèques à la personne accusée. Il faut construire la jonction entre les preuves et la personne. Tandis que dans la philosophie, l'espace de sens est directement incriminé. Il n'est pas possible d'échapper à la critique. Le changement est impératif, il n'est pas possible de s'y dérober. Donc, la seule solution est de reconstruire l'espace de sens en son entier.

Dans l'espace juridique du procès, la personne est plus ou moins "transformée" au cours du procès, et les preuves ne peuvent être qu'interprétées. Dans la démarche philosophique, il s'agit d'assimiler les nouvelles propriétés, et de réordonner l'ensemble de l'espace. Ce qui est interprété, ce ne sont pas les nouvelles propriétés mais les anciennes. Il faut les resituer dans un nouveau contexte.

La symétrie entre les incertitudes s'organise donc différemment. Une première incertitude est affectée sur l'articulation elle-même des nouvelles propriétés qui désormais comptent. "Vous me dites que cela s'articule comme ceci : cela reste à prouver". Une seconde incertitude porte sur la disparition du sens. "Vous me dites que le sens n'a plus cours : en première approche, oui, à terme non".

Cet espace se construit à partir d'un "espace conceptuel", et trouve à s'accrocher dans un "lieu". Ce lieu doit être un "lieu commun". Construire ce lieu suppose de ne pas tomber dans le travers qui consiste à "faire élection d'un lieu singulier et le promouvoir au rang de modèle". Il ne faut pas nier qu'il y a une efficace de ces lieux qui donne à la rencontre entre les personnes une forme commune, visible par les sens, qui tout en proposant une direction, ne sont cependant pas autoritaires.

Jusqu'ou faut-il s'en remettre à cette efficace de ces lieux communs ? De tels lieux, de telles formes figurent la possibilité de la résolution des contradictions, la réconciliation des tensions ? Justement, la philosophie maintient l'existence de la tension, afin d'ouvrir la voie à une résolution différente.

La place des "topiques" (ou "topoi") dans la démarche philosophique

Un des outils langagiers utilisé par la démarche philosophique a été formalisé par les rhétoriciens. Il a pris la forme de "machines à produire des arguments", machines qui ont été notamment rassemblées par ARISTOTE dans les "Topiques" et par un sénateur romain dans la "Rhétorique à HERENNIUS".

La situation de controverse est tout à fait analogue à ce qui se passe lorsqu'une innovation est introduite, lorsqu'une découverte scientifique bouleverse l'état des sciences, lorsqu'une utopie est racontée. Il faut passer au niveau de "ce qui vaut en général" pour juger de la valeur d'un acte transgressif, d'une technique ou d'une découverte. Un paradoxe apparait, puisqu'il est impossible de juger à partir des anciennes valeurs, comme il est impossible de s'appuyer sur ce qu'il s'agit de juger.

La topique (le "topos") élimine le paradoxe en proposant une logique de l'évitement de l'objet jugé. Ce qui est évité est l'emploi de la force rhétorique ou un seul principe domine le champ. Il s'agit de mettre au point une articulation de différents principes, qui déplace l'ensemble du champ. Le "topos" permet d'introduire une "altérité de principe" dans l'objet, afin de ne pas parler uniquement de ce qui, en lui, est contesté. Comment se construit cette altérité ?

Le jugement sélectionne une caractéristique dans l'objet en litige, afin de démontrer sa faillite par rapport à un principe. La promotion du principe exige de là un nouvel objet, reconnu comme "bon". Le "topos" est capable de susciter dans l'objet en litige une autre caractéristique satisfaisant, par contre, à un autre principe aussi fort que le principe invoqué.

La cause de la controverse n'est plus l'objet jugé mais un principe jusqu'alors inapparent. Ce principe devient alors le point essentiel mis en controverse avec le principe soutenant le jugement. Citons la "Rhétorique à HERENNIUS" : "L'état de la cause est défini à la fois par le point essentiel de la riposte du défenseur et par l'accusation portée par l'adversaire".

Exemples de tactiques d'évitement de situations de controverse

Voici trois tactiques grâce auxquelles une organisation peut suspendre l'existence d'une controverse, et indirectement évacue la possibilité d'une intervention philosophique :

1. Proposer une condition générale de fonctionnement qui soit tellement générale qu'elle nourrit des certitudes bouclées entre elles. Un bon exemple en est actuellement la notion de "communication" qui irrigue dorénavant les entreprises. La communication favorisant les débats et les échanges fait "tenir" l'entreprise par un projet partagé. De la communication dépendent également les idées sources de progrès de productivité, et la régulation des événements et des aléas. La communication est partout, l'univers est consensuel.

2. éviter la recherche des relations entre différentes conditions générales d'un système et la distinction radicale qui l'induit, par la mise en place de "mondes" distincts par le biais d'un dispositif organisationnel. Par exemple, le financier du "siège" ne se sent pas engagé par l'opérationnel qui est sur le terrain. Un coup, la Direction Générale pourra "jouer la finance", un coup elle "jouera le terrain opérationnel".

3. Passer à une indistinction ou rien n'est séparé, ou tout tient par réseaux avec des ancrages assurés localement par des techniques lestées de routines fortes. Cela crée une situation erratique dans laquelle il n'y a plus qu'habitudes de coopération, incidents de frontières, relais informels d'informations, circulation de rumeurs. La controverse est escamotée au profit de compromis partiels et d'arrangement de gré à gré.

Maintenir la controverse, commencer la philosophie

évitant ces tactiques, le passage à la philosophie débute donc avec l'acceptation d'une controverse ou une exigence inédite remet en cause une organisation de pratiques. Dans le schéma ci-dessous, nous désignerons une organisation existante de pratiques par A et l'exigence inédite par B. Ici l'exigence B est "Un train SNCF est capable d'aller grande vitesse". La tâche de la démarche philosophique est, via le retour à un fond originaire, de subvertir l'image de B pour A. L'image existante était de la SNCF était : "Le freinage de la roue sur le rail rend incapable un train d'aller très vite". En revalorisant la physique du freinage, en exploitant la présence de la Gare dans la ville, la SNCF a émancipé B : l'innovation du Train à Grande Vitesse.

la démarche philosophique